<< [...]le prétendu réalisme du cinéma commercial contemporain, qu'il soit signé par Truffaut ou par Altman, se présente comme un système sans faille -
totalitaire - basé sur la redondance généralisée. Les moindres détails de chaque plan, les raccords entre ceux-ci, tous les éléments de la bande-son, tout, absolument tout, doit concourir au
même sens, un sens unique, le bon sens. L'immense richesse potentielle recelée par ce matériau de rêve (les images discontinues et sonores), il s'agit de la réduire au maximum, de la
soumettre aux lois de la conscience normative, à l'ordre établi, afin d'empêcher à tout prix que le sens ne dévie, ne foisonne, ne bifurque, ne suive à la fois plusieurs lignes incompatibles, ou
bien ne se perde tout à fait. Les techniciens, sur le plateau de tournage comme dans les divers auditoriums d'enregistrement, sont là précisément pour veiller à ce que nulle faille, nul écart,
jamais ne se produise.
Mais que signifie cette volonté réductrice ? Il s'agit en fin de compte de réduire le réel lui-même, le réel vivant, à une trame rassurante, homogène, linéaire, réconciliée, entièrement
rationnelle, d'où toute aspérité choquante aura disparu. Disons le tout net : le réalisme n'est en aucune façon l'expression du réel, c'est même exactement le contraire. Le réel est toujours
ambigu, incertain, mouvant, énigmatique, sans cesse traversé de courants contradictoires et de ruptures. En un mot il est <<incompréhensible>>. Sans doute aussi est-il inacceptable. Le
réalisme, en revanche, a pour première fonction de le faire accepter. Il devra donc, et de façon impérative, non seulement donner du sens, mais donner un seul sens, toujours le même, et le
consolider sans relâche par tous les moyens techniques, artifices et conventions qu'il sera possible de mettre à son service. >>
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